« L'activité économique a une finalité. Elle doit permettre à une
collectivité de
satisfaire ses besoins, en fonction de ses ressources, de ses choix
propres, de sa
culture, etc. [...] Le capitalisme industriel a changé les données du
problème.
[...] Il a fait naître l'illusion, qui a engagé l'humanité entière dans
la plus
stupide des aventures. Il a amené tous les "pouvoirs" à croire que le
problème de
n'importe quelle société est de former de la richesse par les moyens
qu'il emploie
lui-même (la technologie) afin de satisfaire, grâce à cette richesse,
les besoins
de la société. »
(François Partant, Que la crise s'aggrave !)
« Il nous semble impossible de poser la question de la précarité des
emplois et des
revenus monétaires sans poser en même temps de celle de la précarité de
la survie
de l'espèce humaine globale. En ce temps de désastre écologique très
avancé, nous
pensons qu'aucune position politique et qu'aucune revendication
politique ne
peuvent avoir la moindre valeur si elle n'intègre pas le caractère
d'impasse du
développement économique, de la croissance. »
(Comité Informel pour la Désindustralisation du Monde, Appel de
Raspail) (1)
Ces dernières années on a observé dans les luttes un glissement de
revendications
sur les salaires vers des revendications sur le pouvoir d'achat. Quel
est le sens
de cette évolution ? En se limitant à réclamer plus d'argent sans
parler du partage
des fruits du travail, on élude la questions cruciale des rapports
d'exploitation
et de l'inégalité sociale. On crée l'illusion d'une communauté
d'intérêt entre les
patrons et les travailleur-euse-s, et on nie la lutte des classes.
Le fait que l'augmentation du pouvoir d'achat en « travaillant plus
pour gagner
plus » soit utilisée comme étendard par les patrons et le gouvernement
devrait
inciter à la méfiance... La bourgeoisie n'a plus besoin
d'une main d'œuvre aussi nombreuse qu'avant et laisse exploser le
nombre de
chômeur-euse-s et de RMIstes (avec toutes les galères que l'on sait).
Ne s'agit-il
pas pour elle d'accorder quelques miettes à ceux-celles qui
travaillent encore pour mieux faire passer une casse sociale et une
exploitation
accrue ? Ce sont en tout cas les plus précaires et mal lotis qui
continuent de
résister et perdent de précieuses journées de salaire en
faisant grève pour le bénéfice de tou-te-s...
D'un point de vue économique, s'il s'agit uniquement de revendiquer des
augmentations de salaire, les avancées ne seront que temporaire,
l'inflation venant
tôt ou tard les réduire à peau de chagrin. De plus, des augmentations
de salaire en
pourcentage ne réduiront en rien les écarts de richesse mais au
contraire les
accentueront : les riches obtiendront proportionnellement plus que les
pauvres,
alors que ce sont pourtant ces derniers qui ont le plus de difficultés
à garder la
tête hors de l'eau et auraient davantage besoin d'un supplément
d'argent.
Les travailleur-euse-s dépensent une part de plus en plus importante de
leurs
émoluments pour se loger. Cela les pousse à réclamer des hausses de
revenus. Mais
en définitive, si en France une partie de la population galère pour
boucler les
fins de mois, est-ce à cause de trop maigres salaires ou de loyers trop
chers ?
Sans doute un peu des deux. On se retrouve en tout cas dans une schéma
nauséabond
où la misère des un-e-s et la vie chère des autres engendrent de la
précarité et
une vie de merde pour tou-te-s. En effet, avec le peu qui reste une
fois le loyer
payé, où va-t-on acheter de quoi se sustenter ? Souvent dans un
supermarché à bas
prix qui paye ses employés au lance-pierre et pousse ses fournisseurs à
vendre
leurs produits à moindre coût, ce qui engendre la disparition des
petits
producteurs, la dégradation de la qualité des produits, et tout un
cortège de
maladies induites par la nourriture industrielle.
La notion de pouvoir d'achat mêle l'idée de subvenir à ses besoins à
celle de
pouvoir acheter tout et n'importe quoi. Si les travailleur-euse-s
trouvent qu'ils
ne gagnent pas assez, c'est aussi parce qu'une fois satisfaits les
impératifs les
plus pressants de la survie, il ne leur reste bien souvent qu'une seule
liberté,
celle de consommer. Le pouvoir d'achat est un hymne à la croissance, au
primat de
la quantité sur la qualité, qui pousse à une consommation effrénée,
incite à
accumuler le superflu (une foison de gadgets technologiques) au lieu de
cultiver
l'essentiel : le contact humain, la politique, l'imaginaire...
Il faut rompre avec l'équation « plus d'argent = plus de bonheur » et
voir qu'il y
a une différence entre avoir les moyens d'acheter et avoir les moyens
de vivre.
C'est parce que nous sommes privé-e-s des moyens de
satisfaire directement nos besoins par l'autoproduction qu'il nous faut
de l'argent
pour acheter des marchandises produites ailleurs dans des conditions
qui nous
échappent totalement. Une critique du développement urbain consumériste
et des faux
besoins générés notamment par le système publicitaire se révèle
nécessaire
également pour limiter le temps de la production aliénée, dont le joug
pèse sur les
travailleur-euse-s ici et ailleurs.
Dès les origines du salariat certaines personnes se sont organisées
pour échapper à
cette aliénation. Tout au long du XXe siècle des gens se sont groupés
dans des «
milieux libres », des communes paysannes ou des squats pour ne plus
dépendre d'un
patron et ne plus effectuer de travaux nuisibles. Aujourd'hui, au
quotidien, des
travailleur-euse-s grattent du temps à leur employeur pour vaquer à des
occupations
personnelles. Des petits producteurs indépendants limitent
volontairement leurs
clientèles pour réserver du temps à des projets qui leurs tiennent à
cœur. Ils et
elles choisissent, quand leurs activités le permettent, de subvenir aux
besoins
qu'ils et elles estiment essentiel sans en faire plus. Ils et elles se
penchent sur
leur consommation et s'organisent pour la limiter. Ils et elles gagnent
en liberté
et passent du quantitatif au qualitatif.
Finalement, la question est de savoir pourquoi et pour qui nous
produisons, de
réfléchir à ce qui vaut la peine d'être produit et à la façon de le
faire de façon
égalitaire tout en assurant un cadre de vie sain pour tou-te-s.
Sortons des logiques capitalistes et combattons ceux qui en profitent,
relocalisons
les activités essentielles tout en éliminant celles qui sont nuisibles.
Luttons
pour garantir à chacun-e au minimum un toit, de quoi se
vêtir et se nourrir correctement, se soigner, mais aussi le temps de
construire sa
vie, de faire des rencontre et discuter, de faire de la politique (de
la vraie).
Luttons pour vivre au lieu de nous tuer au travail !
(1) Le texte de l'Appel de Raspail est aisément trouvable sur Internet.
Il est
également reproduit dans l'ouvrage collectif La tyrannie
technologique. Critique
de la société numérique aux éditions de l’Échappée (2007).
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